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avril 2025

Le piège du diagnostic : quand les mots soulagent… puis enferment

« Je suis en burn-out. »
« Je suis TDAH. »
« On m’a diagnostiqué avec une forme d'autisme. »

J’entends ces phrases très souvent. En entreprise, en coaching, en thérapie, dans des conversations du quotidien.

Et je perçois deux choses, presque à chaque fois :

  • un soulagement (parfois immense) : “Enfin je comprends. Enfin je mets un mot.”
  • et, plus subtilement, une forme de fierté ou d’affirmation identitaire : “Ça y est, je sais qui je suis.”

Je comprends profondément le premier mouvement. Mettre des mots sur des maux peut calmer l’angoisse. Ça rend l’expérience partageable. Ça permet de demander de l’aide. Ça enlève de la culpabilité.

Mais… il y a aussi un deuxième mouvement en moi : un malaise (et parfois une colère).
Parce que je sens le risque : la case. Le diagnostic qui devient une étiquette… puis une identité… puis une justification.

« Je ne peux pas, parce que… »

Et là, quelque chose se fige.

Premier temps : le diagnostic comme pansement psychique

Le diagnostic, au départ, peut faire du bien parce qu’il apporte :

  • un récit (“ce que je vis a un nom”)
  • une légitimité (“je ne suis pas juste faible / paresseux / trop sensible”)
  • une communauté (“je ne suis pas seul”)
  • un accès à des ressources (soins, aménagements, droits, compréhension de l’entourage)
  • une baisse de l’auto-accusation (“ce n’est pas un défaut moral”)

Sur le terrain, c’est souvent vital. Et je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait “rejeter” les diagnostics.

Je dis autre chose : un diagnostic peut aider… puis enfermer.

Deuxième temps : quand la case devient une cage

Le philosophe des sciences Ian Hacking a montré que certaines catégories (notamment en psychiatrie) ne sont pas seulement descriptives : elles interagissent avec les personnes qu’elles désignent. Il parle d’effets en boucle (looping effects) : la classification influence les individus, et les individus finissent aussi par influencer la classification. Autrement dit : le diagnostic ne se contente pas de nommer une réalité, il participe parfois à la fabriquer.

C’est là que le “je suis” devient dangereux.

  • Dire : « je traverse un épuisement » laisse de la place au mouvement.
  • Dire : « je suis en burn-out » peut, à certains moments, figer l’histoire.

La sociologie a étudié ce mécanisme depuis longtemps. La théorie de l’étiquetage (labeling theory) rappelle qu’un label peut se transformer en rôle social, puis en identité stabilisée : on se met à se comprendre, à se raconter, à être traité… à travers la catégorie.

Et c’est souvent ici que naît la phrase-refuge :

« Je ne peux pas car… (TDAH / burn-out / trouble X). »

Ce n’est pas toujours de la mauvaise foi. C’est souvent une tentative de survie.
Mais c’est aussi parfois une réduction de la personne à une explication unique.

Le piège moderne : une “culture diagnostique”

On vit dans un monde où la souffrance cherche des mots rapides, partageables, “validables”.

Dis moi en 3 points qui tu es…je vois ta voiture, je connais ton métier…et, à propos, quel est ton trouble psychique. Es-tu un/une comme moi ?

Le psychologue Svend Brinkmann parle de cultures diagnostiques : une tendance collective à interpréter nos difficultés via des catégories psy, avec parfois une pression (sociale, médiatique, numérique) à se “trouver” un diagnostic — y compris parce que cela donne une grammaire pour parler de soi.

Et dans ce contexte, Woody Allen aurait pu lâcher (il ne l’a pas dit mais c’est moi qui met ces mots dans sa bouche) : « Si vous voulez avoir un trouble psychologique, passez le test qui le mesure. ».  

Parce qu’aujourd’hui, il y a des tests partout. Des questionnaires. Des checklists. Des “symptômes” en carrousel.
Et quand on cherche longtemps… on finit presque toujours par trouver une case dans laquelle on peut entrer.

Le problème n’est pas de chercher à comprendre.
Le problème, c’est quand la mesure devient l’identité. En Gestalt thérapie on parle du mode personnalité (càd rôles, habitudes et images de soi pour construire le monde). Etre bloqué dans son mode personnalité comme unique description de soi est équivalent à se placer dans une prison mentale, faite de représentations.

L'inflation diagnostique

L’ancien président du DSM-IV, Allen Frances, a lui-même alerté sur le risque d’extension excessive des catégories psychiatriques dans Saving Normal (Frances, 2013).

Il parle d’inflation diagnostique, où des variations normales de l’expérience humaine deviennent pathologiques.

Cela me ramène à un ami qui me parlait de son burn-out. Il avait été diagnostiqué lors d'une visite à la médecine du travail et a entrepris des consultations pour sortir du burnout qu'on lui a annoncé. Je le rencontre quelques mois plus tard et il me dit qu'il doit continuer les examens car son psychologue pense qu'il "a" un TDHA. Il avait l'air tellement sûr de lui quand il m'a annoncé cela que je n'ai pas eu l'occasion de lui dire quoi que ce soit.

Cela me fait penser au film Journal intime (Caro diario) de Nanni Moretti, ou le protagoniste consulte une série de spécialistes qui proposent chacun des diagnostics différents face à des symptômes inexpliqués, sans jamais vraiment résoudre le problème. Cette errance médicale devient à la fois absurde et révélatrice des limites de notre surconsommation de thérapies diverses. C’est un passage très drôle et divertissant, que je recommande vivement.

Burn-out : souffrance individuelle… ou symptôme organisationnel ?

Le burn-out est l’exemple parfait du diagnostic qui peut soulager et déresponsabiliser un système.

D’abord, rappel utile : dans la CIM-11 (OMS), le burn-out est décrit comme un phénomène lié au travailet non comme une maladie. Il concerne spécifiquement le contexte professionnel et se caractérise par épuisement, distance/cynisme vis-à-vis du travail, baisse d’efficacité. (Et l’OMS précise qu’il ne faut pas l’utiliser pour tout.)

Ensuite, la recherche souligne un débat important : burn-out et dépression se recouvrent fortement. Une revue de littérature de Bianchi, Schonfeld & Laurent souligne que la distinction burn-out / dépression est souvent fragile conceptuellement et inconsistante empiriquement.

Enfin, Maslach & Leiter (et d’autres) rappellent une évidence qu’on oublie trop vite : le burn-out n’est pas “un problème de fragilité personnelle” sorti de nulle part. Il est fortement lié à des mismatches entre la personne et son environnement de travail (charge, contrôle, reconnaissance, collectif, justice, valeurs).

Alors oui : nommer “burn-out” peut sauver.
Mais si ce mot sert à dire : “c’est lui/elle le problème”, et que l’organisation ne change rien… le diagnostic devient une solution narrative qui évite une solution réelle.

TDAH, TSA… comprendre sans s’assigner

Sur le TDAH (et c’est valable pour d’autres diagnostics), les sciences sociales montrent quelque chose de subtil :

  • le diagnostic peut déculpabiliser et aider à mieux s’organiser
  • mais il peut aussi devenir un cadre explicatif total, qui colore tout (“si je suis comme ça, c’est à cause de ça”)

Ilina Singh, dans une étude sur le vécu d’enfants diagnostiqués TDAH, montre comment le diagnostic n’est pas qu’un mot médical : il devient un objet social et moral dans la vie quotidienne. Les enfants (et l’entourage) “font quelque chose” avec ce diagnostic : ils l’utilisent, le négocient, s’en protègent, s’y identifient, parfois s’y enferment.

Et là encore : ce n’est pas “mal”. C’est humain.
Mais ça demande de la finesse.

Parce que la question n’est pas : “Est-ce que le diagnostic est vrai ?”
La question devient : “Qu’est-ce que ce diagnostic fait à ma vie ?”

  • Qu’est-ce que ça ouvre ?
  • Qu’est-ce que ça ferme ?
  • Qu’est-ce que ça rend possible ?
  • Qu’est-ce que ça rend impossible… alors que ça pourrait être travaillé autrement ?

Une autre boussole : le diagnostic esthétique

C’est ici que j’introduis une notion que je trouve précieuse : le diagnostic esthétique (en Gestalt-thérapie).

Dans un article sur l’aesthetic diagnosis, Roubal et ses collègues distinguent deux manières de “diagnostiquer” :

  1. Le diagnostic “carte” : extrinsèque, basé sur un système (DSM, CIM, catégories, critères).
  2. Le diagnostic “esthétique” : intrinsèque, sensoriel, relationnel, basé sur la qualité de ce qui se passe ici et maintenant dans le contact (fluidité, blocage, rythme, présence, absence, tension…).

On pourrait dire :

  • Le diagnostic classique répond : “Dans quelle catégorie ça entre ?”
  • Le diagnostic esthétique demande : “Comment ça se vit, comment ça circule, comment ça se bloque, entre toi et ton monde ?”

Et ça change tout.

Parce que le diagnostic esthétique ne cherche pas une case.
Il cherche une direction.

Il remet du mouvement là où l’étiquette fige.
Il redonne de la complexité là où l’identité se réduit.

Personnellement j’opte pour la combinaison des deux formes de diagnostic, avec les gardes-fous d écrits ci-dessous.

Alors, on fait quoi ? Ne pas rejeter, mais tenir le diagnostic à distance juste

Voici quelques garde-fous simples (et puissants) que je propose souvent :

1) Remplacer “je suis” par “je vis”

  • “Je suis TDAH” → “J’ai un diagnostic de TDAH et je vis telle difficulté”
  • “Je suis en burn-out” → “Je traverse un épuisement lié à mon travail”

Ce n’est pas de la sémantique.
C’est une manière de garder une porte ouverte.

2) Utiliser le diagnostic comme hypothèse, pas comme verdict

Un diagnostic peut être une hypothèse utile. Une carte.
Mais une carte n’est jamais le territoire.

Le territoire, c’est :

  • votre histoire
  • votre corps
  • vos relations
  • votre environnement
  • votre organisation de travail
  • vos ressources
  • vos limites
  • vos élans

3) Refuser la justification automatique

Oui, il y a des limites réelles.
Mais attention au glissement :

“Je ne peux pas car…” → qui devient → “Je ne peux jamais, donc je ne tente plus.”

Le diagnostic explique.
Il ne devrait pas devenir une fermeture.

4) Recontextualiser, toujours

Surtout pour le burn-out : ce mot doit immédiatement ouvrir une question systémique.
Qu’est-ce qui, dans l’environnement, rend cette situation intenable ?

5) Revenir au vivant

Le diagnostic esthétique, au fond, nous ramène à ça :

  • Quelle est la qualité de ma présence aujourd’hui ?
  • Qu’est-ce qui se ferme en moi, et quand ?
  • Qu’est-ce qui me remet en mouvement ?
  • Où est la vie, où est la perte de souffle ?

Nommer sans enfermer

En synthèse : le diagnostic n’est pas l’ennemi.
Ce qui enferme, c’est :

  • l’essentialisation (“je suis ça”)
  • la rigidification narrative (“je ne serai jamais autrement”)
  • la décontextualisation (tout devient individuel, psychologisé)
  • la transformation d’un outil en identité totale

Un diagnostic peut être un appui.
Il devient une prison quand il remplace l’expérience vivante.

La vigilance éthique, pour moi, tient en une phrase :

Le diagnostic est une carte provisoire.
La personne est un territoire en mouvement.

Références et sources

  • Ian Hacking, “Making Up People”, dans Reconstructing Individualism (1986). 
  • John Ruscio (2015) résume l’apport de Thomas Scheff (1966) sur la labeling theory et la distinction déviance primaire / secondaire. 
  • Allan V. Horwitz, Creating Mental Illness (University of Chicago Press, 2001/2003). 
  • Svend Brinkmann, Diagnostic Cultures: A Cultural Approach to the Pathologization of Modern Life (Routledge, 2016). 
  • OMS (WHO), définition du burn-out dans la CIM-11 : phénomène professionnel, pas une condition médicale, 3 dimensions clés. 
  • Christina Maslach & Michael P. Leiter (2016), Understanding the burnout experienceWorld Psychiatry
  • Renzo Bianchi, Irvin S. Schonfeld & Eric Laurent (2015), Burnout–depression overlap: a reviewClinical Psychology Review
  • Michael P. Leiter & Christina Maslach (1999), Six areas of worklife… (workload, control, reward, community, fairness, values). 
  • Ilina Singh (2011), A disorder of anger and aggression… (Social Science & Medicine), sur les dimensions sociales/morales du diagnostic TDAH. 
  • Jan Roubal, Gianni Francesetti & Michela Gecele (2017), Aesthetic Diagnosis in Gestalt Therapy (Behav Sci (Basel)), distinction diagnostic “carte” vs diagnostic intrinsèque/esthétique. 
  • Allen Frances, Saving Normal (HarperCollins, 2013) : critique de l’inflation diagnostique et de la médicalisation du normal. 
  • Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945 ; rééd. Gallimard).

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