
Penser la culture autrement pour réussir les transformations
Evaluer l'"écart" plutôt que la différence (Partie 1)
octobre 2025

avril 2025
« Je suis en burn-out. »
« Je suis TDAH. »
« On m’a diagnostiqué avec une forme d'autisme. »
J’entends ces phrases très souvent. En entreprise, en coaching, en thérapie, dans des conversations du quotidien.
Et je perçois deux choses, presque à chaque fois :
Je comprends profondément le premier mouvement. Mettre des mots sur des maux peut calmer l’angoisse. Ça rend l’expérience partageable. Ça permet de demander de l’aide. Ça enlève de la culpabilité.
Mais… il y a aussi un deuxième mouvement en moi : un malaise (et parfois une colère).
Parce que je sens le risque : la case. Le diagnostic qui devient une étiquette… puis une identité… puis une justification.
« Je ne peux pas, parce que… »
Et là, quelque chose se fige.

Le diagnostic, au départ, peut faire du bien parce qu’il apporte :
Sur le terrain, c’est souvent vital. Et je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait “rejeter” les diagnostics.
Je dis autre chose : un diagnostic peut aider… puis enfermer.

Le philosophe des sciences Ian Hacking a montré que certaines catégories (notamment en psychiatrie) ne sont pas seulement descriptives : elles interagissent avec les personnes qu’elles désignent. Il parle d’effets en boucle (looping effects) : la classification influence les individus, et les individus finissent aussi par influencer la classification. Autrement dit : le diagnostic ne se contente pas de nommer une réalité, il participe parfois à la fabriquer.
C’est là que le “je suis” devient dangereux.
La sociologie a étudié ce mécanisme depuis longtemps. La théorie de l’étiquetage (labeling theory) rappelle qu’un label peut se transformer en rôle social, puis en identité stabilisée : on se met à se comprendre, à se raconter, à être traité… à travers la catégorie.
Et c’est souvent ici que naît la phrase-refuge :
« Je ne peux pas car… (TDAH / burn-out / trouble X). »
Ce n’est pas toujours de la mauvaise foi. C’est souvent une tentative de survie.
Mais c’est aussi parfois une réduction de la personne à une explication unique.

On vit dans un monde où la souffrance cherche des mots rapides, partageables, “validables”.
Dis moi en 3 points qui tu es…je vois ta voiture, je connais ton métier…et, à propos, quel est ton trouble psychique. Es-tu un/une comme moi ?
Le psychologue Svend Brinkmann parle de cultures diagnostiques : une tendance collective à interpréter nos difficultés via des catégories psy, avec parfois une pression (sociale, médiatique, numérique) à se “trouver” un diagnostic — y compris parce que cela donne une grammaire pour parler de soi.
Et dans ce contexte, Woody Allen aurait pu lâcher (il ne l’a pas dit mais c’est moi qui met ces mots dans sa bouche) : « Si vous voulez avoir un trouble psychologique, passez le test qui le mesure. ».
Parce qu’aujourd’hui, il y a des tests partout. Des questionnaires. Des checklists. Des “symptômes” en carrousel.
Et quand on cherche longtemps… on finit presque toujours par trouver une case dans laquelle on peut entrer.
Le problème n’est pas de chercher à comprendre.
Le problème, c’est quand la mesure devient l’identité. En Gestalt thérapie on parle du mode personnalité (càd rôles, habitudes et images de soi pour construire le monde). Etre bloqué dans son mode personnalité comme unique description de soi est équivalent à se placer dans une prison mentale, faite de représentations.
L’ancien président du DSM-IV, Allen Frances, a lui-même alerté sur le risque d’extension excessive des catégories psychiatriques dans Saving Normal (Frances, 2013).
Il parle d’inflation diagnostique, où des variations normales de l’expérience humaine deviennent pathologiques.
Cela me ramène à un ami qui me parlait de son burn-out. Il avait été diagnostiqué lors d'une visite à la médecine du travail et a entrepris des consultations pour sortir du burnout qu'on lui a annoncé. Je le rencontre quelques mois plus tard et il me dit qu'il doit continuer les examens car son psychologue pense qu'il "a" un TDHA. Il avait l'air tellement sûr de lui quand il m'a annoncé cela que je n'ai pas eu l'occasion de lui dire quoi que ce soit.
Cela me fait penser au film Journal intime (Caro diario) de Nanni Moretti, ou le protagoniste consulte une série de spécialistes qui proposent chacun des diagnostics différents face à des symptômes inexpliqués, sans jamais vraiment résoudre le problème. Cette errance médicale devient à la fois absurde et révélatrice des limites de notre surconsommation de thérapies diverses. C’est un passage très drôle et divertissant, que je recommande vivement.

Le burn-out est l’exemple parfait du diagnostic qui peut soulager et déresponsabiliser un système.
D’abord, rappel utile : dans la CIM-11 (OMS), le burn-out est décrit comme un phénomène lié au travail, et non comme une maladie. Il concerne spécifiquement le contexte professionnel et se caractérise par épuisement, distance/cynisme vis-à-vis du travail, baisse d’efficacité. (Et l’OMS précise qu’il ne faut pas l’utiliser pour tout.)
Ensuite, la recherche souligne un débat important : burn-out et dépression se recouvrent fortement. Une revue de littérature de Bianchi, Schonfeld & Laurent souligne que la distinction burn-out / dépression est souvent fragile conceptuellement et inconsistante empiriquement.
Enfin, Maslach & Leiter (et d’autres) rappellent une évidence qu’on oublie trop vite : le burn-out n’est pas “un problème de fragilité personnelle” sorti de nulle part. Il est fortement lié à des mismatches entre la personne et son environnement de travail (charge, contrôle, reconnaissance, collectif, justice, valeurs).
Alors oui : nommer “burn-out” peut sauver.
Mais si ce mot sert à dire : “c’est lui/elle le problème”, et que l’organisation ne change rien… le diagnostic devient une solution narrative qui évite une solution réelle.
Sur le TDAH (et c’est valable pour d’autres diagnostics), les sciences sociales montrent quelque chose de subtil :
Ilina Singh, dans une étude sur le vécu d’enfants diagnostiqués TDAH, montre comment le diagnostic n’est pas qu’un mot médical : il devient un objet social et moral dans la vie quotidienne. Les enfants (et l’entourage) “font quelque chose” avec ce diagnostic : ils l’utilisent, le négocient, s’en protègent, s’y identifient, parfois s’y enferment.
Et là encore : ce n’est pas “mal”. C’est humain.
Mais ça demande de la finesse.
Parce que la question n’est pas : “Est-ce que le diagnostic est vrai ?”
La question devient : “Qu’est-ce que ce diagnostic fait à ma vie ?”
C’est ici que j’introduis une notion que je trouve précieuse : le diagnostic esthétique (en Gestalt-thérapie).
Dans un article sur l’aesthetic diagnosis, Roubal et ses collègues distinguent deux manières de “diagnostiquer” :
On pourrait dire :
Et ça change tout.
Parce que le diagnostic esthétique ne cherche pas une case.
Il cherche une direction.
Il remet du mouvement là où l’étiquette fige.
Il redonne de la complexité là où l’identité se réduit.
Personnellement j’opte pour la combinaison des deux formes de diagnostic, avec les gardes-fous d écrits ci-dessous.
Voici quelques garde-fous simples (et puissants) que je propose souvent :
1) Remplacer “je suis” par “je vis”
Ce n’est pas de la sémantique.
C’est une manière de garder une porte ouverte.
2) Utiliser le diagnostic comme hypothèse, pas comme verdict
Un diagnostic peut être une hypothèse utile. Une carte.
Mais une carte n’est jamais le territoire.
Le territoire, c’est :
3) Refuser la justification automatique
Oui, il y a des limites réelles.
Mais attention au glissement :
“Je ne peux pas car…” → qui devient → “Je ne peux jamais, donc je ne tente plus.”
Le diagnostic explique.
Il ne devrait pas devenir une fermeture.
4) Recontextualiser, toujours
Surtout pour le burn-out : ce mot doit immédiatement ouvrir une question systémique.
Qu’est-ce qui, dans l’environnement, rend cette situation intenable ?
5) Revenir au vivant
Le diagnostic esthétique, au fond, nous ramène à ça :

En synthèse : le diagnostic n’est pas l’ennemi.
Ce qui enferme, c’est :
Un diagnostic peut être un appui.
Il devient une prison quand il remplace l’expérience vivante.
La vigilance éthique, pour moi, tient en une phrase :
Le diagnostic est une carte provisoire.
La personne est un territoire en mouvement.
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