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Fusion et transformation : ce que les managers cherchent vraiment pour tenir dans la durée

novembre 2025

Fusion et transformation : ce que les managers cherchent vraiment pour tenir dans la durée

L’article précédent s’est attaché à mettre en lumière les effets humains au sein des équipes suite à des fusions-acquisitions et des grandes transformations organisationnelles : tensions invisibles, pertes de repères, fatigue des équipes, et signaux faibles souvent minimisés au nom de la rationalité du projet.

Dans la continuité de cette réflexion, cet article donne la parole à ce que les managers expriment le plus fréquemment dans ces contextes.
Non pas des revendications abstraites, mais des besoins concrets, formulés au fil des accompagnements, des ateliers et des temps de supervision : besoin de clarté, de cohérence, de reconnaissance, de marges de manœuvre réelles pour tenir leur rôle auprès des équipes.

Car depuis que j’exerce mon métier, je n’ai jamais rencontré de managers ou d’équipes qui abandonnent par désintérêt ou par manque d’engagement.
Ceux qui partent ne le font pas par égoïsme.
Ils partent parce qu’ils ont perdu espoir.

Managers : entre les enjeux humains et la responsabilité de faire tourner l’activité

Dans les projets de fusion-acquisition ou de transformation organisationnelle, ce que l’on observe n’est pas une démission morale, mais une usure progressive.
Une fatigue qui s’installe lorsque l’écart entre ce qui est demandé et ce qui est réellement possible devient trop grand — et que le rôle clé des managers, pris entre injonctions stratégiques et réalité du terrain, n’est ni reconnu ni soutenu.

Les managers se retrouvent alors dans une position particulièrement exposée :

  • en première ligne des problématiques humaines (fatigue, incompréhensions, tensions, perte de sens),
  • tout en portant la responsabilité de maintenir l’activité, les délais, la qualité de service et la relation client.

Ils deviennent, souvent malgré eux, les amortisseurs du système.

C’est précisément dans cette zone de tension que les clashs culturels entre organisations aux modèles différents produisent des effets très concrets sur l’activité.

Quand le clash culturel impacte directement l’activité

Délais de traitement et rapport au temps

Dans certaines fusions, une organisation valorise une résolution rapide des problèmes, considérant qu’un dossier ouvert trop longtemps est un dysfonctionnement.
L’autre accepte que certains cas restent ouverts plusieurs mois, au nom de la complexité ou de la personnalisation.

Effets sur l’activité et sur les managers :

  • arbitrages permanents entre rapidité et profondeur,
  • frustrations entre équipes,
  • managers sommés d’expliquer des délais qu’ils ne maîtrisent pas totalement,
  • tensions accrues dans la relation client.

Modèles d’organisation : industrialisation vs sur-mesure

Une entité fonctionne avec des processus très standardisés, pensés pour maximiser l’efficacité.
L’autre privilégie une approche sur-mesure, adaptée aux spécificités de chaque client.

Effets concrets :

  • débats récurrents sur « la bonne façon de travailler »,
  • ralentissements opérationnels,
  • managers coincés entre exigences de productivité et attentes de personnalisation,
  • perte de repères pour les équipes.

Gestion du risque opérationnel

Les organisations n’ont pas le même appétit au risque.
Ce qui est acceptable pour l’une est perçu comme excessivement risqué pour l’autre.

Effets sur l’activité :

  • circuits de validation allongés,
  • décisions bloquées ou sur-sécurisées,
  • sentiment de perte d’autonomie sur le terrain,
  • managers contraints de porter des décisions qu’ils ne comprennent pas toujours eux-mêmes.

Communication interne et escalade des problèmes

Dans une culture, devoir « escalader » un problème est vécu comme un échec, générant des non-dits.
Dans l’autre, l’escalade est normale et attendue.

Effets :

  • problèmes traités trop tard,
  • tensions silencieuses,
  • incompréhensions sur les intentions réelles,
  • managers coincés entre injonction à faire remonter et protection de leurs équipes.

Charge de travail et fatigue collective

L’augmentation du volume d’activité sans renfort d’effectifs accentue la pression.
Dans un contexte culturel déjà instable, la fatigue devient systémique.

Effets directs :

  • baisse de l’énergie collective,
  • risques accrus d’erreurs,
  • managers absorbant la tension pour « tenir »,
  • besoin urgent d’espaces d’écoute et de régulation.

Derrière la résistance, une demande simple et concrète

Lorsque les premiers dysfonctionnements apparaissent, les besoins exprimés par les managers sont très concrets, parfois basiques.

Avant de parler de sens, de vision ou de motivation, la première demande est presque toujours la même : avoir des équipes correctement staffées, avec des personnes compétentes, en nombre suffisant pour absorber la charge de travail.

Sans cette base, tout le reste devient fragile. On peut parler de valeurs, de posture managériale, de résilience… mais sans ressources suffisantes, le système se met en tension.

Quand la question de la cohésion et du sens devient centrale

Une fois le minimum opérationnel assuré, une autre question émerge rapidement :
« comment recréer de la motivation et de la cohésion dans un contexte où les repères ont bougé ? »

Ce que les managers cherchent alors, ce n’est pas un discours inspirant de plus.
C’est la possibilité de :

  • Recréer du lien (qui est qui et qui fait quoi, s'appuyer sur un réseau de confiance),
  • comprendre ce qui se joue réellement (vers quoi on avance, les règles du jeu)
  • recréer un collectif capable de coopérer malgré les incertitudes (savoir sur qui compter, recréer de la confiance, avoir une gouvernance claire et efficace).

Ils cherchent à retrouver ce qu’ils ont déjà connu : une équipe engagée, performante, satisfaite de travailler ensemble.

Ce qui fait tenir les managers… et ce qui les fait lâcher

Ceux qui tiennent le font souvent au prix d’un effort personnel important. Ils compensent. Ils absorbent. Ils bricolent des solutions pour que « ça passe ».

Ceux qui quittent le navire ne sont pas les moins impliqués. Ce sont souvent ceux qui n’arrivent plus à donner du sens à ce qu’ils font, ou qui estiment ne plus avoir les moyens de bien faire leur travail.

La rupture ne se produit pas d’un coup. Elle s’installe quand l’écart devient trop grand entre les exigences du système et les ressources disponibles.

Créer un espace de dialogue utile en période de transformation

Dans ce contexte, créer un espace de dialogue peut déjà changer beaucoup de choses — à condition qu’il soit bien posé.

Une série de workshops bien conçus ne règle pas tout, mais permet souvent :

  • de nommer ce qui se vit réellement,
  • de restaurer de la clarté,
  • de remettre de la coopération là où chacun se débrouillait seul.

Questions clés à se poser collectivement après une fusion

Si vous êtes manager, voici quelques questions qui nourrissent des workshops de synchronisation des échanges essentiels en équipe :

  • Qu’est-ce qui, dans notre quotidien, s’est le plus grippé depuis la fusion ou la transformation ?
  • Qu’est-ce qui crée aujourd’hui le plus de confusion : nos rôles, nos priorités ou nos modes de décision ?
  • Qu’avons-nous perdu — en pratiques, en repères ou en culture — qui faisait notre efficacité ?
  • Qu’est-ce qui nous pèse le plus en ce moment : fatigue, tensions, non-dits, démotivation ?
  • De quoi avons-nous besoin en premier pour bien travailler : ressources, clarté, soutien ?
  • Quelles deux ou trois actions simples amélioreraient immédiatement notre quotidien ?
  • Qu’est-ce qui nous aiderait à redevenir une équipe soudée et confiante ?
  • Quel premier pas concret pouvons-nous poser ensemble dès cette semaine ?

Les conclusions de ces échanges méritent d’être partagées avec les RH ou la direction.
Non comme une plainte, mais comme une lecture lucide du fonctionnement réel du système.

Conclusion : ce que recherchent profondément les managers

Ce que recherchent profondément les managers n’est ni l’héroïsme, ni la performance à tout prix.
Ils cherchent des conditions justes pour bien travailler ensemble, dans un système qui reconnaît les écarts culturels, soutient leur rôle d’interface, et ne les laisse pas seuls porter ce qui relève du collectif.

Si vous avez déjà occupé une fonction managériale dans un contexte de transformation ou de fusion, ces situations vous parlent sans doute.

Prenez un instant pour revenir à votre propre expérience :

  • À quel moment avez-vous senti que quelque chose se dégradait ?
  • Qu’est-ce qui vous a le plus soutenu à ce moment-là — ou, au contraire, le plus manqué ?
  • Qu’avez-vous fait pour tenir, parfois au prix de vous-même ?
  • Avec le recul, qu’est-ce que vous referiez différemment aujourd’hui ?
  • Et surtout, qu’est-ce que vous ne feriez plus si c’était à refaire ?

Ces questions n’appellent pas de réponses idéales. Elles ouvrent un espace de conscience.

Car ce que recherchent profondément les managers n’est ni l’héroïsme, ni la performance à tout prix. Ils cherchent des conditions justes pour bien travailler ensemble.

Dans le prochain article

Être RH au cœur d’une fusion : l’impossible équation
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